Les dialogues platoniciens mettent en scène une oralité spécifiquement créée par et pour l'écrit pour servir d'antidote (pharmakon) à l'oralité incarnée des formes théâtrales, considérée comme pernicieuse pour l'âme. Il faut ainsi repenser la célèbre critique de la mimèsis, développée au livre III de la République en la réinscrivant dans le contexte politico-culturel de l’époque : la critique de l’usage de la mimèsis par les gardiens de la cité « idéale » est une critique oblique adressée à la paideia des poètes tragiques et comiques dans la cité d’Athènes, paideia des citoyens-spectateurs mais aussi et surtout des citoyens choreutes (membres du chœur), dont les poètes étaient les « maîtres de chœur » (khorodidaskaloi) . Ceci suppose non seulement que le poète était metteur en scène et chorégraphe, mais surtout que, par l’apprentissage de la danse et du chant, il « éduquait » d’une certaine manière ses citoyens-choreutes, en leur inculquant un certain èthos. Qui plus est, on sait que ces citoyens choreutes étaient exemptés de toutes leurs tâches politiques et militaires durant le temps des répétitions (environ une année). Ce fait, en apparence anecdotique, me semble révéler une vérité étonnante : danser et chanter dans un chœur athénien c’était faire de la politique, au même titre que voter à l’Assemblée ou juger au tribunal. Ceci nous confronte à des questions troublantes pour aujourd’hui : en quoi un travail des corps et des voix peut-il être politique ? En quoi pourrait-il même être intrinsèquement lié à l’institution démocratique ? Dès lors, il faut envisager la critique platonicienne de la mimèsis sous ce nouvel angle politique: Platon semble considérer que chanter et danser dans un chœur tragique ou comique est une activité dangereuse pour l’âme, car elle met la partie « rationnelle » de cette dernière sous le contrôle de sa partie « avide de larmes. » Mais il ne faut pas s’arrêter à cette critique « éthique » et comprendre en quoi elle est l’un des piliers de la critique que Platon adresse à la démocratie athénienne. C’est pourquoi le dialogue platonicien qui mime le théâtre, mais à l’écrit, sans engager les corps (ou en les engageant différemment), est censé pouvoir servir d’antidote aux pratiques chorales. Pour mieux saisir cet enjeu, l’on s’intéressera à un aspect "évident" mais pas assez exploré de l’Apologie de Socrate : le fait que le Socrate platonicien qui s'exprime dans ce dialogue est tout autant un eidôlon créé par le discours que celui qu'il dénonce (le Socrate aristophanesque que l'opinion publique en serait venue à confondre avec le "vrai" Socrate). Il y a là un jeu assez vertigineux sur le "vrai" et le "simulacre" archi-vraisemblable. C'est pourquoi vouloir mettre en scène les dialogues me semble relever d'un contre-sens d'un point de vue platonicien. Ceci n'exclut bien sûr pas d'explorer les effets de sens et d'interprétation qu'une telle mise en scène peut néanmoins générer. L'enjeu platonicien me semble plutôt inviter à réfléchir à la création de multiples "scènes psychiques", dont le projet Topographie Désirs de Maya Bösch, auquel j’ai participé, me semble fournir un exemple intéressant : https://www.utopiana.art/fr/topographie-desirs-maya-boesch