Cadavres échoués, rangs d’individus portant un gilet de sauvetage, cortèges de marcheurs épuisés : depuis les débuts de la « crise des migrants », les exilés venant d’Afrique du Nord et du Proche-Orient font l’objet de multiples représentations dans les médias généralistes européens. Bien que diverses, ces représentations engagent pour la plupart le corps du migrant dans un processus d’anonymisation dont la violence sémantique, renforcée encore par la circulation numérique qui favorise le remploi et le détournement, a déjà été relevée par de nombreux auteurs : floutage ou réduction des visages à des mosaïques numériques, réduction de destins individuels à des icônes dépersonnalisées, désindividualisation des exilés dans la masse explicitement ou implicitement assimilée à une horde ou un troupeau menaçant, etc. Bon nombre de ces représentations qui alimentent depuis quelques années une « imagerie du migrant », ont en commun de réduire le corps de l’exilé social, politique ou climatique à une catégorie générique qui exclut toute possibilité de réflexion sur l’expérience subjective et singulière du corps. À cet égard, ces représentations médiatiques préfigurent le traitement anonymisant et réifiant du migrant dont l’accueil administratif ou la fin tragique (naufrage, maladie, meurtre en contexte esclavagiste) l’expose à une seconde réduction chiffrée qui prendra parfois la forme d’un prélèvement d’ADN, souvent celle d’une exploitation politique des données de surveillance par satellite, toujours enfin celle d’un relevé statistique des flux humains. Réduit à une abstraction, à un ensemble de pixels, ou à une simple variable numérique, le corps est pourtant la dernière chose que le migrant engage dans son périple, après s’être défait, souvent contraint et forcé, de la plupart de ses biens matériels. Plus précisément, le déficit de corporéité qui caractérise le traitement médiatique et (médico)légal de l’exilé, entre en contradiction totale avec ce qu’il reste toujours de son expérience du monde, à savoir quelques techniques du corps parmi les plus élémentaires : boire, manger, nager, se défendre, attendre, répondre à la douleur, parfois aussi donner naissance à un enfant quel que soit le lieu. En contrepoint des représentations médiatiques rapidement évoquées ici, des films (documentaires et fictions), des installations et des pièces de théâtre tentent depuis quelques années de mettre un ensemble de parcours migratoires individuels au centre de leur construction narrative. En tant qu’ils relèvent de formes d’expression nécessairement incarnées dans des corps, réels ou imaginaires, présents sur scène ou présentifiés à l’écran, ces productions peuvent remettre le migrant au centre d’une autre représentation. Partant dès lors de l’hypothèse que ces arts sont en mesure de produire un écart par rapport au traitement médiatique ordinaire des migrants, les travaux présentés dans le cadre de ce colloque viseront à identifier et à analyser les récits médiés qui produisent un retour au corps et qui tentent de la sorte d’en communiquer l’expérience aux spectateurs. En raison de la multiplicité des problématiques et des formats qui seront abordés, le colloque international « Le corps du migrant : récits et représentations » explorera les modalités corporelles de la représentation de l’exilé à partir de différents points de vue et champs disciplinaires. Il rassemblera ainsi des chercheurs issus des champs disciplinaires tels que la philosophie, les études théâtrales et cinématographiques, les sciences sociales, la géographie, les sciences politiques, mais aussi des acteurs de terrain issus de différents champs d’intervention tels que l’assistance sociale, l’aide juridique, la prise en charge médicale ou encore la création théâtrale.
Mazzocchetti, J. (2019). « Le naufrage : on n’en parle pas » De la presque mort et des silences ». colloque international «Corps Migrants : récits et présences », Liège. https://hdl.handle.net/2078.5/95364