En dépit de certaines critiques qui lui sont parfois adressées, l’hypothèse selon laquelle les relations temporelles sont des dérivées des relations spatiales nous paraît suffisamment étayée pour rendre compte des multiples interactions observables dans la culture de l’Égypte ancienne, considérée ici dans un sens très large. Les orientations cognitives et fonctionnelles de la linguistique, relayées par des expérimentations en psychologie et des observations sur le développement des jeunes enfants, ont mis en évidence l’importance de la découverte de certaines propriétés du corps dans la perception de l’espace (notion d’avant-arrière, haut-bas, gauche-droite, notion de mouvement), ainsi que de la prise en compte d’expériences simples appartenant à ce qu’on pourrait appeler la physique naïve, comme la relation contenant-contenu (principe d’inclusion), ou la relation de causalité (avant-après). Dans ce chapitre introductif, nous nous sommes volontairement limités à certaines manifestations de cette complémentarité dans les moyens de dire le temps et l’espace. Dans un premier temps, nous nous sommes plus précisément attachés au langage, qui est au cœur de ce laboratoire où se forgent les relations entre temps et espace (§ 1). Nous porterons sur le langage un triple regard : le lexique, certaines manifestations de la phraséologie et le système grammatical. Dans ces trois domaines, en partie liés, des moyens utilisés par l’égyptien ancien pour exprimer des relations spatiales ont été mobilisés, parfois tels quels, parfois de manière un peu détournée, pour être mis au service de l’expression du temps. Dans une deuxième section (§ 2), nous abordons les conceptions générales que les Égyptiens avaient sur le temps, en utilisant une échelle qui varie du temps macroscopique, celui de l’univers, celui qui fut inauguré lors de la Première Fois (zp tpj) et qui boucle à l’infini (r nHH Hna D.t), jusqu’au temps microscopique, celui de l’individu dans ses activités journalières, où la durée et la position relative des événements les uns par rapport aux autres, notamment dans les contrats et les actes administratifs, revêtent une importance capitale. Enfin – mais de manière plus limitée –, nous avons tenu à élargir la réflexion à d’autres domaines de la civilisation égyptienne (§ 3). Notre but est ici de considérer certaines formes de représentation du monde, par exemple par le dessin ou par le récit, à la lumière des principes généraux qu’on peut mettre en évidence dans l’organisation du langage ou dans les conceptions générales du temps afin de déterminer dans quelle mesure ces pans de l’activité humaine sont conceptuellement solidaires (et, dans l’affirmative, avec quel degré de liberté), ou si, au contraire, il faut prendre acte du caractère hétérogène, non solidaire, de la civilisation égyptienne. Comme nous le verrons, il n’y a pas de réponse unique à cette question; en fonction des domaines culturels et des époques, des phénomènes de continuité ou de rupture se laissent deviner.
Chantrain, G., & Jean Winand. (2018). Temps et espace en Egypte ancienne: une introduction. In Gaëlle Chantrain & Jean Winand (eds) (ed.), Time and Space at Issue in Ancient Egypt (p. p. 1–27). Widmaier. https://hdl.handle.net/2078.5/232686