Est-il possible de rendre compte de l'unité formelle et conceptuelle du Lévitique sans souscrire, comme W. Warning (Literary artistry in Leviticus, 1999) à la théorie d'un unique auteur ? Tout en lui reconnaissant une histoire rédactionnelle probablement embrouillée, est-il permis, à l'encontre d'exégètes comme K. Elliger (Leviticus, 1966) ou E.S. Gerstenberger (Das dritte Buch Mose : Leviticus, 1993), de considérer ce livre autrement que comme un fichier plus ou moins bien rangé ou un patchwork assez maladroitement assemblé ? En d'autres termes, peut-on honorer à la fois l'art littéraire et la puissance théologique de la rédaction finale sans être obligé de nier ce qui précède et de renoncer à la complexité du processus de formation ? Bien qu'elle se situe clairement du côté de la synchronie, cette étude ne vise pourtant pas plus à articuler de manière théorique des méthodes complémentaires, qu'à en exclure certaines. Sur les traces d'autres exégètes (Milgrom, Schwartz, Ruwe), elle se contente, autant que faire se peut, de lire avec attention la totalité et le détail du texte selon son style, sa logique et sa cohérence propres et (dans la mesure où forme et contenu sont reconnus dans leur interdépendance) à en tirer quelques clés d'interprétation. Elle le fait en respectant tout d'abord et de manière stricte les indices de structuration extradiégétiques que constituent les interventions du narrateur (principalement les introductions discursives, les rapports d'exécution et des souscriptions récapitulatives) et la mise en discours de l'ouvrage qui en résulte. Chacun des 36 discours divins qui forment le livre est analysé pour lui-même et selon sa structure de composition (Chapitre 1, « Microstructures »). Après une brève revue et une évaluation des précédentes propositions (Chapitre 2, « Panorama des études littéraires »), le chapitre 3 (« Macrostructure ») aborde la question de l'organisation de l'ensemble du Lévitique en commençant par relever les procédés de concaténation (mots-crochets) et de maillage (mise en réseau de deux péricopes éloignées grâce à un vocabulaire commun) du texte. Des observations faites au niveau stylistique, sémantique ou encore rhétorique complètent ces premiers indices lexicaux et permettent de dévoiler une composition chiastique du livre : A (1,1-7,38). B (8,1-10,20). C (11,1-12,8). D (13,1-15,33). X (16,1-34). D (17,1-22,16). C (22,17-33). B (23,1-24,23). A (25,1-27,34). Les sections extrêmes (AA ), nonobstant la frontière entre sacré et profane, fondent le principe et règlent les modalités d'une possible relation entre l'homme et Dieu (consécration, désécration, profanation). La cérémonie de Kippour, au centre (X), représente la disposition institutionnelle majeure pour remédier à la plupart des situations de transgression et aux impuretés qu'elles génèrent. Ce faisant, au coeur du livre, elle sauve aussi Israël d'un exil divin en lui assurant les conditions minimales d'une présence de Dieu en son sein. Les sections intermédiaires, quant à elles, permettent d'articuler exigence de pureté et invitation à la sainteté, d'illustrer la solidarité des clercs et des laïcs dans la poursuite de l'une comme de l'autre, de proposer enfin, en réponse à l'initiative divine d'alliance, un agir humain global qui engage, par l'obéissance aux commandements, tous les aspects de l'existence, en tout temps et en tout lieu de sa terre. Cette structuration spatiale du Lévitique n'épuise pas la portée théologique et éthique de son enseignement. Lue selon la dynamique même de son exposition, la trame narrative, dans son extrême sobriété, remplit aussi une fonction rhétorique : focaliser, aux dépens de tout le reste, l'entière attention du lecteur sur le contenu de la loi et sur l'autorité de celui qui l'édicte. Aucun élément parasite ne doit venir brouiller la réception du message divin. Les deux seuls véritables récits du Lévitique (Lv 10 et 24) illustrent négativement le même propos. Dans cette perspective, Lv 16 apparaît toujours comme la médiation efficace du pardon, mais plus comme le dernier mot de YHWH. Même en exil, par le biais de la confession (hitwaddâ : 26,40; cf. 5,5 et 16,21), le Dieu saint maintient, contre vents et marées et hors de tout recours institutionnel, un chemin d'espoir pour que son peuple puisse revenir et vivre en alliance avec lui. Se pourrait-il alors que l'éthique du livre du Lévitique ne soit pas seulement une affaire de pureté et de sainteté, mais aussi de miséricorde ?