Le dernier ouvrage d’Honneth est ambitieux, il s’agit rien moins que comme son titre l’indique d’un traité de Théorie critique, aussi petit soit-il. On le sait, la volonté d’Honneth est de procéder à une réactualisation de l’héritage laissé par les générations successives qui ont fait et font encore l’Ecole de Francfort. Prenant acte d’un décalage de contexte entre les époques de Lukacs, d’Adorno, d’Horkeimer et de Marcuse pour ne citer qu’eux, et la nôtre, Honneth redouble d’efforts ces derniers temps pour asseoir la pertinence d’une perspective sur le monde social qui à ce jour est selon lui indépassée : celle de la Théorie critique. En s’attaquant au concept de réification, il prend la problématique de l’actualité de cet héritage à bras le corps. En effet, cette catégorie éveille souvent les soupçons (justifiés) que l’on peut avoir par rapport à la ligne la plus dure du matérialisme historique et de ses rejetons. Honneth aura fort à faire pour démontrer l’usage que l’on peut encore faire de pareil concept, par rapport auquel il dit cependant déceler un regain d’intérêt actuellement. L’idée de réification fut forgée par G. Lukacs dans Histoire et conscience de classe (1923). Elle recouvre chez lui le processus qui fait qu’une relation prenne le caractère d’une chose. Ni erreur épistémique, ni faute morale, il s’agirait plutôt d’une praxis manquée, qui contreviendrait selon Honneth à certaines règles de base de la pratique humaine. Honneth débute son exercice en relevant une série d’apories dans l’intuition fondamentale de Lukacs. Parmi celles-ci, mentionnons le peu de justifications conceptuelles mobilisées pour asseoir l’idée que c’est le capitalisme qui doit être tenu pour le principal responsable de la constitution de l’attitude réifiante en seconde nature de l’homme. Autre point problématique, la volonté, pourtant légitime, de Lukacs de construire le concept de réification sans référence aucune avec la morale. Ce serait se fourvoyer, dans la mesure où parler d’une pratique manquée suppose que l’on ait en tête une modèle par rapport auquel on puisse l’évaluer, c'est-à-dire celui d’une pratique suffisamment bonne que pour respecter des règles fondamentales (encore à définir) de la praxis humaine. On se rend vite compte que le travail sur le concept de réification est un prétexte pour formuler une théorie de l’action informée d’une part par l’héritage de la Théorie critique, et d’autre part par l’idée de reconnaissance, cheval de bataille de l’auteur. Appelant en renfort Heidegger, Dewey et Cavell, Honneth propose de mettre en chair l’idée d’une pratique manquée que qualifie la réification. Il soutient que toute action (même rationnelle), et plus largement tout rapport au monde possède un moment qualitatif, c'est-à-dire un moment de ressenti pour l’individu qui suppose une participation intéressée au monde. Bref, toute action suppose un engagement, la perspective de l’observateur rationnel ne pouvant advenir qu’ensuite. Ce moment, Honneth le qualifie de reconnaissance, et il soutiendra que celle-ci précède inéluctablement l’attitude de connaissance (ce qui le sépare de Lukacs, qui différenciait fortement entre attitude marquée par la connaissance et attitude marquée par la reconnaissance : Honneth soutient que toute expérience de connaissance est constituée ce soubassement). Ceci lui permet de ressaisir l’idée de réification comme l’oubli de cette tonalité affective première, de ce moment de participation engagée de l’individu dans son environnement, de la perspective d’intéressement qui caractérise l’enracinement premier dans l’expérience qualitative. L’attitude réifiante est envisageable chez l’individu dans son rapport à autrui (objectivation de l’autre et oubli du fait que, pour le comprendre, je dois me sentir d’une certaine manière « impliqué » en lui), dans une moindre mesure dans son rapport à l’environnement (où pour Honneth, l’attitude de reconnaissance n’est pas constituable comme condition sine qua non de celle de connaissance), mais aussi dans son rapport à soi-même. On peut en effet oublier ou nier le moment où l’on se sent impliqué dans ses propres expériences (cf. le « souci de soi » heideggérien). « Pour comprendre ce que veut dire en général le fait d’avoir des désirs, des sentiments ou de se proposer des buts, nous devons préalablement les avoir éprouvés comme une partie de notre soi qui mérite d’être acceptée, comme quelque chose qu’il importe de rendre intelligible à nous-mêmes et aux partenaires de nos interactions » (2007 : 106). Assurément, il s’agit d’un ouvrage de philosophie sociale. Qui plus est, son allégeance théorique est explicite. Néanmoins, au-delà de la qualité de l’écriture et de la dimension d’exégèse d’ouvrages connus mais peu explorés, on peut faire le pari qu’il s’agit d’un ouvrage intéressant pour le sociologue et l’anthropologue dont le travail possède, de près ou de loin, une dimension critique, et peut-être pas seulement eux. D’une part l’ouvrage esquisse une théorie de l’action appuyée conceptuellement et empiriquement (dans une bien moindre mesure) qui nous invite à déconstruire la catégorie d’action, ce qui n’est pas inintéressant dans la mesure où les discours la mettant en exergue sans la questionner outre mesure étant souvent par trop achalandés. D’autre part, Honneth nous invite à reconsidérer le lieu d’où l’on parle lorsque nous effectuons une critique. Est-il possible, comme le croyait Lukacs, de parler de réification sans se frotter à la question de la « bonne » expérience ? La philosophie sociale doit-elle se borner à constater les insuffisances d’une société par rapport à des principes de justice ? La sociologie et l’anthropologie doivent-elles, dans la mesure qui est la leur, également s’y cantonner ? Peut-être, mais comme le souligne l’auteur, ce serait oublier que des sociétés peuvent échouer sur un plan normatif autrement qu’en violant des principes de justice dont on voudrait considérer qu’ils sont universels. Comme l’on dit, le débat reste ouvert…
Marquis, N. (2007). C.R. de Honneth, A., La réification. Petit traité de Théorie critique, inRecherches sociologiques et anthropologiques. Recherches sociologiques et anthropologiques. https://hdl.handle.net/2078.5/203020