Cette introduction générale vise à introduire quatre conférenciers (Delphine Lecoutre, Angela Kahil, Karine Ramondy et Eric Burton) ayant consacré leurs contributions respectives à Addis-Abeba, Beyrouth et Le Caire. Trois villes dont les transformations politiques, institutionnelles et culturelles opérées dans la foulée des décolonisations reflètent plus largement les enjeux cruciaux d’une époque où les rapports de force tels qu’imposés par les colonisateurs jusque-là – distinguant des « dominants » et des « dominés », des « centres » et des « périphéries », un « Nord » et un « Sud » – sont radicalement remis en question ; mais en même temps, les mouvements de libération et les leaders nationalistes des pays projetés dans ces « périphéries dominées du Sud global » doivent tenir compte de cet « ordre diplomatique établi », et utiliser/contourner/remanier/réinventer certaines de ses règles, pratiques et réseaux pour les mettre progressivement davantage au service de leur autonomie, de leur indépendance mais aussi peu à peu, de leur différence. Pour fonctionner en tant que capitale d’un nouveau genre, il faut créer ou faciliter et ensuite pérenniser des contacts et échanges diplomatiques, financiers et parfois même militaires avec des aires géographiques/des communautés sociales et culturelles encore largement verrouillées les unes aux autres, à cause de la colonisation. Il faut donc aussi évidemment composer avec les bouleversements et empreintes laissées par les empires coloniaux : d’une part sur le plan psychologique : dépasser les divisions et hiérarchisations sociales ou raciales pour rebâtir la confiance et l’unité ; d’autre part, sur le plan pratico-pratique : récupérer bâtiments ou résidences coloniales pour les reconvertir en bastions servant à représenter d’autres intérêts ; combiner diplomatie officielle / « classique » (sommets, tables rondes,…) et « para-diplomatie » dans une semi-clandestinité ; À de nombreux égards, les trajectoires des ces 3 capitales témoignent ainsi de ces tensions, mélanges et hybridations (entre le précolonial, le colonial et le postcolonial, le « traditionnel » et le « moderne », « l’officiel » et « l’officieux », entre l’ici et l’ailleurs, plus à l’Est ou dans « d’autres Suds ») ; tensions, mélanges et hybridations affectant leur reconfiguration logistique et urbanistique, ainsi que leurs revendications politiques et bien sûr, leurs stratégies diplomatiques. Beyrouth, Addis-Abeba et Le Caire serviront ainsi tantôt de « refuge » ou de nouveau « centre névralgique » pour protéger, abriter ou organiser l’action d’une série de protagonistes n’ayant eu jusqu’ici que peu voix au chapitre dans les structures diplomatiques internationales (activistes et leaders nationalistes d’Afrique et du monde arabo-musulman, acteurs non étatiques, réfugiés mais aussi femmes et veuves exilées…) ; ces capitales serviront aussi de « fer-de-lance » pour défendre de nouvelles causes sur une scène internationale dans laquelle elles cherchent à se forger une place...
Gijs, A.-S. (2023). Introduction générale au sujet des villes d’Addis-Abeba, Le Caire et Beyrouth. Diplomatic Capitals. Transformations, (De)localizations, Legitimations since 1945, Institut historique allemand à Paris. https://hdl.handle.net/2078.5/25671