Avec l'architecture, la question de l'origine des lieux ou l'homme établit son séjour trouve sa réponse en termes d'institution d'un site et de construction destinée à le rendre habitable. C' est dire que 1' architecture se propose d’emblée comme arkhè de l'homme dans son rapport le plus élémentaire à son humanité. Elle soutient la ligne de partage fabuleuse qui sépare l'homme de l'animalité et fait donc, à ce titre, partie intégrante du mythe toujours recommencé des origines. Mythe palimpseste - comme tous les mythes - ou l' écriture ne se lasse pas de réécrire un commencement qui n'a lieu que dans sa reprise infinie. C'est pourquoi l'architecture, placée par Hegel au bas de 1' échelle ou, par relèves successives, le savoir absolu accède à la pureté de l'Esprit, ne constitue pas une étape momentanée, partielle, du devenir humain. Ancienne, voire archaïque, elle n'en est pas moins toujours nouvelle parce qu'elle répète d' époque en époque le mythe d'une fondation de l'établissement des hommes sur la terre. Elle est ce mythe incarné dans les structures et les matériaux les plus divers, rappelant ainsi que l'homme doit périodiquement inventer son séjour et que le sol ne lui appartient pas naturellement. Les lieux doivent d' abord être consacrés avant d'être habités, leur investiture s'appuie sur un acte qui inscrit la transcendance au cœur même de l'immanence ou Bataille voyait la condition immédiate de l'être vivant, noyé, dit-il, comme une goutte d'eau dans l'eau. L’architecture instaure les lieux, c'est d' elle, par conséquent, qu'il convient de partir pour comprendre l'essence du lieu en tant qu' elle ne se confond pas avec la détermination de 1' espace physicotechnique, avec le "nespace" de la science. «Architecture ou révolution» lançait Le Corbusier en habile maître chanteur: manière de saluer l'intégration des architectes à la cohorte des gestionnaires de !'espace auquel la science réduit l'invention des lieux. Il n'est pas sûr que l'entrée en modernité de l'architecture soit très glorieuse. A isoler et mettre en forme le problème du logement, les architectes de la première partie du vingtième siècle ont relégué aux oubliettes la question de l' habiter tant dans ses rapports au poétique qu'à la nature politique de la cité. La modernité qu'ils cherchent à promouvoir occupe une maison de verre ou le «corps social» se complaît dans le miroitement de sa transparence, comme si l'image du site et de ses habitants n'était plus qu'un milieu fluide que le regard traverse sans se référer à autre chose que lui-même. Un nouveau mythe fait main basse sur la ville et son institution millénaire, celui d'un sujet libre et un, indemne de toute division, cause de soi en même temps que du monde. Il nous a semblé qu'il était crucial d' en débattre et de raviver les enjeux que la pratique actuelle de 1' architecture s'efforce de liquider en les traitant sur le mode hypocrite de la déférence culturelle et de l'histoire des styles. Jean Stillemans Luc Richir
et al. (1997). La part de l’œil : L’architecture et son lieu. Presses de l’Académie Royale des Beaux-Arts de Bruxelles. https://hdl.handle.net/2078.5/213220