Phénomène par nature transnational, les migrations internationales ne sont pas restées à l’écart des effets de la crise économique et financière globale de 2008. Il n’aura fallu que quelques mois à peine pour que le ralentissement de la croissance et la crise de l’emploi affectent les mobilités des travailleurs dans le monde. Cet impact sur les migrations était prévisible, notamment au regard des épisodes de récessions antérieurs. La Grande dépression de 1929, les chocs pétroliers des années 1970 ou, plus récemment, les crises asiatique et sud-américaine des années 1990, avaient en effet déjà souligné l’interaction entre les mobilités transnationales et la conjoncture économique. A la différence de la plupart de ces précédents historiques, la crise actuelle se marque toutefois par sa gravité et son ampleur. Crise la plus profonde de l’après-guerre, elle s’est rapidement étendue à l’échelle planétaire. Peu de régions du monde ont été épargnées par ses effets, laissant par conséquent peu d’alternatives migratoires aux immigrés confrontés à une détérioration de la conjoncture dans leur pays d’accueil. La présente contribution entend revenir sur ces effets de la crise sur les flux migratoires, en se concentrant plus particulièrement sur les migrations à destination des Etats membres de l’Union européenne. Elle vise en particulier à proposer un regard distancié sur les enjeux de l’immigration à l’heure où ce phénomène concentre sur lui un nombre croissant de critiques. La crise économique a en effet contribué à renforcer les discours populistes anti-immigrés et à légitimer l’adoption de dispositions toujours plus restrictives, tant en matière d’immigration régulière qu’irrégulière. Dans certains pays marqués par les succès récents de formations de droite radicale adoptant des discours très durs à l’encontre des migrants, comme les Pays-Bas et la Suède, cette évolution est particulièrement visible. Ailleurs, comme en France, en Italie ou au Royaume-Uni, elle se traduit plutôt par une polarisation accrue du débat sur l’immigration. Dans un cas comme dans l’autre, à la faveur d’un contexte économiquement et socialement difficile, l’immigré devient un bouc émissaire. Si l’origine de la crise ne lui est généralement pas imputée directement, il apparaît aux yeux des opinions publiques nationales comme un facteur d’aggravation de la situation de l’emploi, de pression à la baisse sur les salaires et, plus largement, comme une menace pour les modèles sociaux européens. Cette vision particulièrement négative du phénomène de l’immigration structure aujourd’hui les débats publics. Elle occulte très largement la réalité de la situation personnelle des migrants, mais aussi leur contribution positive aux économies européennes. Nous verrons en effet que loin d’être cette menace économique et sociale régulièrement dénoncée, les migrants sont généralement les premiers touchés par la crise économique et financière en raison de leur profil socio-économique tendanciellement plus vulnérable. Dans le même temps, et contrairement à une idée reçue, ils se révèlent dans un certain nombre de cas moins enclins que les nationaux à faire appel aux différents services sociaux. Notons enfin que cette contribution n’abordera pas la question spécifique des étrangers en quête d’une protection internationale. Ces derniers sont pourtant eux aussi concernés par la crise, notamment par le biais des coupes budgétaires touchant les politiques d’aide aux demandeurs d’asile ou par l’exclusion de ces mêmes candidats réfugiés du bénéfice de certains services sociaux.
Duez, D. (2013). Rester ou partir ? Migrations internationales et modèles sociaux européens à l’heure de la crise économique. In Jean-Christophe Defraigne, Jean-Luc De Meulemeester, Denis Duez, Yannick Vanderborght (ed.), Les modèles sociaux en Europe. Quel avenir face à la crise? (p. p. 199-220). Bruylant. https://hdl.handle.net/2078.5/203071