Depuis les années 2000, Bruxelles connaît un essor des formes d'occupation temporaire des bâtiments vides, héritage des pratiques contestataires du mouvement squat (Bouillon, 2009 ; Aguilera & Bouillon, 2013 ; Piraud & Pattaroni, 2022). À l'origine fondé sur la réappropriation de bâtiments vides pour revendiquer le droit à la ville (Lefebvre, 1968 ; Harvey, 2012), et le droit au logement, l’occupation en squat s'est progressivement vue concurrencer par des formes d'occupation portées par des gestionnaires qui font l’intermédiaire entre les propriétaires et les occupants (Dumont & Vivant, 2016 ; Vanwelde, 2018a). Ces occupations gestionnaires s'inscrivent pleinement dans les pratiques ordinaires de l'urbanisme transitoire (Pinard, 2019 ; Ferreri, 2015). Elles sont de plus en plus mobilisées comme un outil par les pouvoirs publics et les propriétaires pour valoriser temporairement le foncier vacant, en soutenant principalement des projets culturels ou entrepreneuriaux (Adisson, 2017 ; Madanipour, 2018). À Bruxelles, ces espaces investis de manière temporaire se présentent fréquemment comme des tiers-lieux, entendus au sens de lieux hybrides, à la croisée de l'espace privé et public, favorisant l'innovation sociale, la créativité et les dynamiques collectives (Liefooghe, 2020). Ma thèse s’intéresse à la construction des cadres normatifs des occupations bruxelloises qui participent ainsi à faire advenir les usages justifiables des bâtiments vides. Les tiers-lieux qui prennent place sous convention d’occupation temporaire sont nombreux à Bruxelles. Je propose ainsi d'analyser comment le cadre normatif des tiers-lieux bruxellois se construit. Il se façonne au fil d'une série d'épreuves, au cours desquelles propriétaires, gestionnaires, occupants et institutions confrontent, négocient et justifient leurs conceptions de ce qu’un tiers-lieu devrait être et faire. Dans cette perspective, je propose d'étudier les séquences d'épreuves au cours desquelles sont négociées les bases normatives qui définissent le bon usage des tiers-lieux. Comment ces épreuves construisent-elles des savoirs et des usages justifiables des bâtiments vides ? Cette problématique s'inscrit dans l'axe 2 de l'AAC, qui interroge la production des savoirs sur les tiers-lieux et les tensions entre savoirs légitimes et savoirs d'usage. Pour ce faire, je mobilise un cadre théorique issu de la théorie de la justification développée par Luc Boltanski et Laurent Thévenot (1991), plus spécifiquement, je leur emprunte la notion de monde qui désigne un ensemble normatif cohérent, composé de principes et d’objets mobilisés par des personnes en situation (Jacquemain, 2001). Cette approche permet d'analyser les épreuves de justification à travers lesquelles les acteurs mobilisent des principes supérieurs pour justifier leurs actions. En particulier, la "cité par projet" (Boltanski & Chiapello, 1999) éclaire la manière dont les gestionnaires de tiers-lieux mobilisent des registres de justification fondés sur l'innovation, la flexibilité et l'entrepreneuriat culturel, en phase avec les logiques néolibérales de gouvernance urbaine (Pinson & Morel Journel, 2017). L’approche méthodologique entreprise dans la thèse est une ethnographie dans différentes occupations bruxelloises. Le cas d’étude présenté dans le cadre des doctoriales sera celui du Grand Hospice de Bruxelles. Ancien hospice reconverti en espace culturel et entrepreneurial temporaire, il est géré par l'entreprise Pali Pali dans le cadre d'une convention d'occupation. J’étudie le Grand Hospice comme un laboratoire urbain éphémère produisant un savoir valorisé par les acteurs publics et privés sur les "bonnes pratiques" d'occupation. Cette communication analysera les situations d’épreuves à travers lesquelles Grand Hospice participe à faire advenir un monde de l’occupation gestionnaire ancré dans la cité par projet (Boltanski & Chiapello, 1999). Dans cette perspective, les épreuves de justification par lesquelles passe le Grand Hospice participent au discours hégémonique sur la revitalisation urbaine, et marginalisent les savoirs et les usages issus du monde de l’occupation contestataire (Ferreri, 2015 ; Colomb, 2012).
de Briey, O. (2025). Construire les usages justifiables des bâtiments vides. Le cas du Grand Hospice à Bruxelles. Tiers-lieux & Recherche : construire des synergies durables, Paris.