L’éternité est un point de capiton essentiel au sein de l’équilibre symbolique de nos ressources d’intellection (tout comme l’infini pour l’espace, le néant pour l’être, etc.), si l’on suit un raisonnement croisé d’Edmond Ortigues (Le discours et le symbole) et de Lacan. Toutefois, à l’époque que Günther Anders appelle « le temps de la fin » (qui correspond à ce qu’Agamben appelle « le temps qui reste »), marquée par la perspective d’une probable fin du monde depuis Hiroshima, le futur ne constitue plus le point de fuite nécessaire au maintien de la place dévolue à l’éternité. Dès lors, d’autres moyens sont mis en œuvre pour conserver l’équilibre symbolique. La philosophie et la littérature mettent en œuvre un discours au sein duquel se reconstruisent des ressources symboliques en inventant des formes conceptuelles et poétiques. Parmi celles-ci, la philosophie de la seconde moitié du XXe siècle, dans le prolongement de Benjamin, a exploité la possibilité d’un nouveau messianisme, tout à fait laïque, qui confère à l’éternité une nouvelle place, plus en accord avec une humanité qui risque sa fin et dont le rythme de vie ne cesse de s’accroître. Au départ de l’exemple de Belle du seigneur d’Albert Cohen, il est possible d’établir une confrontation entre le concept philosophique et son pendant fictionnel qui enrichira de son éclairage la spécificité de la pensée de l’éternité depuis 1945.
Meurée, C. (2010). L’éternité du temps de la fin. Eternal Time / L’éternité du temps, Meisel Humanities Center, Queen’s University (Kingston, Canada). https://hdl.handle.net/2078.5/229509