Dans un premier temps, nous envisagerons un infléchissement dans la figure prophétique telle que la configure le discours littéraire de part et d’autre de l’Atlantique. La littérature de la seconde moitié du XXe siècle avait multiplié, avec la guerre froide consécutive à la Shoah et à Hiroshima, les figures prophétiques visant à entériner l’inévitabilité d’une destruction de grande ampleur et à concevoir les formes d’élection post-apocalyptique. Cependant, le tournant des années 1980 constate progressivement la fin des idéologies, des grands récits, de l’Histoire, etc. Passé ce cap, les figures prophétiques demeurent, mais semblent subir une forme d’empêchement : la question de la transmission devient problématique car la communauté discursive n’assure plus la cohérence de l’interprétation ni ne construit d’horizon d’attente, les contenus étant devenus intransmissibles. Dès lors, la parole prophétique échappe à celui qui en est le vecteur ; un autre possible, d’ordre axiologique, émerge : la communauté symbolique se retrouve alors autour d’un discours esthétique, fictionnel. À travers les exemples croisés de La Possibilité d’une île de Michel Houellebecq (2005) et de The Year of the Flood de Margaret Atwood (2009), de Jan Karski de Yannick Haenel (2009), il devient possible de cerner ce qui apparaît, dans les années 2000, autour de ce phénomène : le traitement du motif de la lecture/relecture (de documents existants ou de textes fictifs) retiendra toute notre attention, en ce sens où le texte n’instruit plus par son absorption (comme dans l’Apocalypse de Jean de Patmos) mais provoque l’incertitude et l’errance.
Meurée, C., & Watthee-Delmotte, M. (2013). L’écrivain, par-delà le prophète empêché. Congrès de l’AILC « Le comparatisme comme approche critique », Paris IV-Sorbonne. https://hdl.handle.net/2078.5/161699