Sans explorer nécessairement ces lieux clos et hermétiques dans lesquels l’étranger n’est pas ou rarement admis, le voyage semble intimement lié à la notion de transgression, d’exploration de l’interdit. Sans doute est-ce même là l’essence du voyage. Voyager, en effet, c’est voir, découvrir le monde (qu’il soit lointain ou tout proche) et ce voyage implique à la fois un déplacement (physique, le plus souvent, mais il peut n’être que mental) et une révélation ou, du moins, la possibilité d’une révélation. Ce déplacement – affaire de distance, parfois – est donc avant tout affaire de d’esprit et de frontière : pour voyager, il faut franchir une frontière (réelle ou imaginaire) et entrer dans un nouvel espace ou dans un lieu que l’on décide de considérer comme nouveau, méconnu ou à observer sous un angle inédit. Rares sont en effet les écrivains-voyageurs qui tiennent à voir puis à relater ce que d’autres auraient déjà décrit avant eux. Le voyageur entend donc ne pas se limiter aux apparences, aller au-delà. Cette attitude explique sans doute pourquoi les termes de secret, de cœur, de clé appartiennent au lexique courant du voyage. L'exemple de Simone de Beauvoir aux États-Unis est éloquent : « Nous ne voulons pas que New Orleans nous échappe; nous ne voulons pas que le secret de ses nuits demeure caché ; « On voudrait pénétrer plus avant dans son cœur». La métaphore utilisée par Jules Roy, lors d’un voyage en Chine, pour exprimer ce désir de franchissement est explicite : « On ne nous montrait que l'écorce des arbres de cette forêt dans laquelle je voulais m'enfoncer pour atteindre le cœur […]. Nous voulions approcher le peuple, nous demandions à vivre modestement et à partager les repas des masses laborieuses ». Mais c'est sans doute André Gide, au Congo, qui en donne l'exemple le plus net : « Ce que nous voulons, c'est précisément quitter les routes usuelles, c'est voir ce que l'on ne voit pas d'ordinaire, c'est pénétrer profondément, intimement, dans le pays ». Par définition avide de découvrir « ce que l’on ne voit pas d’ordinaire », le voyageur semble ainsi naturellement prédisposé à convoiter les lieux interdits ou difficilement accessibles. Mais à l’heure du monde fini, et aujourd’hui de la « mondialisation », à une époque où nombre de voyageurs déplorent la finitude et la possible uniformisation du monde, existe-t-il encore des cités interdites et comment sont-elles approchées ? On peut en effet s’interroger sur la motivation de ce franchissement, sur le bénéfice qu’en retire le voyageur, mais aussi sur la façon de passer la frontière, la ligne interdite, pour voir ce qui est caché ou non visible. Trois itinéraires, parmi les innombrables lieux interdits qui ont, depuis toujours, fasciné les explorateurs et avivé leurs plumes, permettront d’esquisser une réponse à ces questions : Tombouctou avec René Caillié en 1828, Lhassa avec Alexandra David-Néel en 1924 et une surprenante « enclave française » avec Philippe Meyer en 1993.
Hambursin, O. (2005). Voyages littéraires au cœur de quelques cités interdites . Enjeux Internationaux : revue de promotion humaine et chrétienne en Afrique et dans le monde, 7, 34-38 (NaN). https://hdl.handle.net/2078.5/179123 (Original work published 2005)