Dans l’œuvre d’Hélène Lenoir, l’espace, en particulier celui du domicile familial, matérialise les malaises ressentis par la plupart des personnages féminins, dont bon nombre sont des femmes au foyer, mariées à des hommes issus de la bourgeoisie et violents. Ainsi, dans Pièce rapportée (2011), Elvire ne peut mettre au monde de garçon : Chacun [Elvire et son mari, Frédéric] dès lors s’était attelé à son ouvrage : pour lui son cabinet et sa carrière, pour elle leur maison et leurs enfants, les filles, à seize mois d’intervalle, puis deux fausses-couches, la seconde très éprouvante, et, malgré les diverses pressions de plus en plus insupportables, elle avait dit : c’est terminé, et s’y était tenue. L’ère des gueulantes avait commencé à ce moment-là. De plus en plus souvent, le soir ou le week-end, en fin de repas, à l’intérieur toujours, fenêtres fermées. Frédéric marchait d’une cloison à l’autre, soliloquant violemment, grossier » Lenoir cerne de la sorte l’espace de violence symbolique que peut représenter l’habitation et l’angoisse qu’elle peut susciter. Les protagonistes sont régulièrement confinées dans une maison étouffante et soumises à un regard aliénant. Dans la nouvelle « Le bois » (1994), une adolescente oscille ainsi entre voyeurisme et surveillance ; domicile et bois, où son oncle l’emmène épier des couples enlacés ; « pieuvre aveugle » et « regard scrutateur » de sa mère. Britt, le personnage principal de Son nom d’avant (1998), imagine être poursuivie, dans la demeure familiale que son mari a obtenue en lui imposant de s’occuper du patriarche sénile, par de petites bêtes qui l’observeraient à travers les lattes du plancher et auraient rongé sa belle-mère avant elle. Lenoir décrit donc couramment une maison soumise à « la fin du "hors-champ" (ce qui serait une caractérisation crédible de notre société) » . L’habitation est également contaminée par le discours entrepreneurial, ce qui entraîne une confusion des sphères intime, privée et publique, et participe de l’aliénation des personnages féminins. En nous basant sur des concepts psychanalytiques et quelques travaux du paradigme du quotidien, nous voudrions interroger les enjeux de l’espace de la chambre , conçu par Lenoir comme point interrogeant la maison soumise au sexisme ainsi qu’aux discours de la transparence et de la propriété privée.