Lorsque la société ressent la menace d’une fin – ou en fait l’expérience –, fleurissent des récits qui ont trait à la fin des temps. L’apocalypse est avant tout le récit d’une fin possible (tout comme le sont les discours prophétiques qui l’accompagnent souvent) et d’une révélation (selon l’origine étymologique du terme). Il existe, de longue date, une tradition millénariste et apocalyptique en Occident. Toutefois, la notion d’apocalypse a évolué au fil du temps, glissant de la sphère religieuse à la sphère pragmatique. Au XXe siècle, la menace apocalyptique s’est précisée et concrétisée au travers des deux guerres mondiales (après 1945, le spectre de la guerre nucléaire a rendu tangible la possibilité de l’apocalypse pour l’humanité entière). À celles-ci se sont ajoutées, tout au long de la seconde moitié du XXe siècle, d’autres menaces qui revivifient, à chaque fois, les craintes de fin du monde : le désastre écologique, le terrorisme, les nouvelles pandémies ou épidémies, etc. Au contraire des époques précédentes, la possibilité de l’apocalypse (ou de sa prévention) relève de la responsabilité de l’homme : soit il crée l’instrument de sa destruction, soit il s’avère capable de créer les instruments qui l’empêchent. À une époque où l’on s’interroge sur la fin de l’Histoire (Fukuyama, contredit sur point par Derrida) ou sur les fins de l’Histoire (Nancy), la certitude d’une misère spirituelle grandissante (quelque forme qu’on lui attribue : le dévoiement moral, la disparition de l’idéal humaniste, les méfaits du progrès, etc.) confirme l’impression d’aborder à la fin des temps. L’on ne vibre plus d’attentes eschatologiques mais au contraire l’on tremble de craintes apocalyptiques (ce qui n’évacue pas nécessairement la question de l’eschatologie). Le terme « postmoderne » (et les débats qu’il a suscités autour de sa contradiction interne) révèle que nous ne croyons plus en une suite (du temps, de l’Histoire, du sens) possible ou, du moins, en une suite de laquelle auraient été rayées les valeurs, les habitudes et les cadres préexistants. En témoignent, dans la culture populaire, le cinéma catastrophe, la science-fiction post-apocalyptique et les ouvrages à vocation prophétique. Mais il ne s’agit là que de la partie la plus visible de la production, destinée à la grande consommation. Nombre de philosophes ont abordé la question : d’Agamben et son concept d’Homo sacer (l’homme dont le sacrifice peut survenir à tout moment) à Derrida qui n’envisage pas la mort individuelle autrement que sous le signe de la fin du monde. « La mort déclare chaque fois la fin du monde en totalité, la fin de tout monde possible, et chaque fois la fin du monde comme totalité unique, donc irremplaçable et donc infinie. » (« Avant-propos », Chaque fois unique, la fin du monde). Derrière ces figurations philosophiques, c’est à un imaginaire remettant en cause la place du sujet au sein de l’univers que nous avons affaire. Cette configuration imaginaire du monde contemporain ne laisse pas d’influencer la création littéraire (pensons aux travaux de Bertrand Gervais, de Jean-François Chassay, de Lionel Ruffel ou de Frédéric Sayer). En réponse au contexte historique, marqué par les représentations apocalyptiques, dans lequel s’est enferré le XXe siècle (et dont ne se déferre pas le XXIe), la littérature intègre ce souci de l’apocalypse comme sa propre limite (entre autres exemples de cette limite qui reste à penser : au-delà de la fin des temps, la littérature peut-elle encore se penser elle-même ?) et produit de nouvelles représentations associant les aléas de l’existence à une variante de la fin du monde. Au sein des textes, le sujet littéraire (qu’il s’agisse du personnage, du narrateur ou même de l’auteur) est contraint au grand écart entre les désastres individuels et la possibilité d’un désastre planétaire. Tout comme l’on parle de « sujet lyrique », serait-il possible de déterminer, dans la littérature d’après 1945 (et peut-être dès 1914), un « sujet apocalyptique » ? En d’autres termes, au XXe siècle, émergerait un sujet (littéraire, mais aussi philosophique et psychanalytique) qui accuserait le poids des menaces qui pèsent sur l’humanité et se trouverait comme sommé d’établir le lien entre l’échelle planétaire et son échelle individuelle. Hiroshima mon amour est sans doute, à cet égard, un exemple type de l’évolution qu’a pu prendre la littérature apocalyptique : Duras proclame y mettre en scène « face au chiffre énorme des morts d’Hiroshima l’histoire de la mort d’un seul amour inventé » (Les yeux verts). C’est la trace de ce « sujet apocalyptique » que nous aimerions retrouver et analyser à travers l’étude des textes littéraires. Autrement dit, puisque la nature radiographique du texte littéraire se nourrit aux variations de cadre de l’Histoire et de la réalité, le sujet apocalyptique serait le sujet d’une révélation qui concerne autant notre présent que notre avenir. Dans cette perspective, on pourrait se demander si, au sujet apocalyptique, répondrait une mimèsis apocalyptique (au sens où Ricœur entendait ce terme). Et à cette mimèsis répondrait une configuration de la temporalité qui diffère radicalement des configurations antérieures. S’il existe (et pas seulement dans la littérature de science-fiction ou d’anticipation) de nombreux textes ayant pour décor un monde post-apocalyptique, il faut également constater que le paradigme apocalyptique qualifie et/ou informe les drames des existences individuelles (la mort d’un être cher, le changement brutal des conditions d’existence, les bouleversements sentimentaux, etc.) L’apocalypse est devenue une métaphore dans laquelle nous vivons au jour le jour et que la littérature s’est pleinement appropriée. Ce numéro propose ainsi une réflexion qui ratisse large, analysant les œuvres des Français Marie Redonnet (Anne-Marie Picard), Marguerite Duras (Akiko Ueda) et Stéphane Audeguy (Jean-François Chassay), des Belges Paul Pourveur (Élisabeth Castadot) et François Emmanuel (Estelle Mathey), des Haïtiens Jacques Roumain, Jacques-Stéphen Alexis, Émile Ollivier, Jean Métellus, Lyonel Trouillot et Frankétienne (Yolanda Viñas del Palacio), des Latino-Américains Ernesto Cardenal, Ruben Darío et Pablo Neruda (Geneviève Fabry), des Nord-Américains Thomas Pynchon (Frédéric Sayer) et Jess Walter (Chloé Tazartez), de l’Écossais Irvine Welsh (Richard Spavin), de l’Allemand Michael Ende (Christian Chelebourg) et du Russe Vladimir Makanine (Natalia Leclerc).