Nathalie Heinich, dans Le triple jeu de l’art contemporain (1998), consacre un chapitre à la déconstruction de la notion moderne d’ « authenticité » par l’art contemporain. Selon la sociologue, l’une des principales valeurs de l’art depuis l’époque moderne est la singularité, c’est-à-dire le fait, pour une œuvre, d’être absolument originale, « au double sens de ce qui est nouveau et de ce qui appartient en propre à une personne » . Une œuvre singulière, selon cette conception, doit donc être à la fois novatrice et unique. C’est d’un tel « régime de singularité que relèvent les transgressions, mettant à mal les canons, subvertissant les critères, inventant des façons inédites de créer hors des voies balisées : la transgression des frontières de l’art est l’exacerbation de la singularité érigée en système de valeur » . Ce que l’art contemporain met à l’épreuve, souligne Heinich, ce n’est donc pas la singularité en tant que telle – « dont il ne cesse au contraire de jouer » – mais la condition de son acceptation : à savoir l’authenticité. L’art contemporain proposerait donc une singularité sans authenticité, ou plutôt, comme le soutient cet exposé, une singularité débarrassée des mythes (romantiques) attachés à la notion d’authenticité. L’authenticité en art postule en effet une adéquation entre la personne de l’artiste et l’objet créé, entre l’intériorité du créateur et son extériorisation dans l’œuvre. Or l’art contemporain s’est attaqué aux deux bornes de cette équation : tant à l’objet artistique qu’à la figure de l’artiste. Une première manière de déconstruire la valeur d’authenticité en art fut donc de déjouer les attentes qui entourent la notion d’objet artistique. En régime de singularité, une œuvre doit être originale, c’est-à-dire à la fois novatrice et unique. Or, pour être authentique, une telle œuvre doit également « [émaner] réellement de l’auteur auquel on l’attribue » , selon le premier sens du mot « authenticité » : il s’agit d’assurer, note Heinich, « la continuité d’un lien entre l’objet et son origine, en l’occurrence son créateur » . Or une telle continuité doit être visible dans l’œuvre : celle-ci doit être à l’image de son créateur (de son talent et de sa personnalité) et exprimer son geste inaugural. Une œuvre d’art digne de ce nom (singulière et authentique) devrait donc, selon cette perspective, non seulement être le produit avéré d’un créateur, mais révéler, par sa matérialité même, une telle caractéristique : sa forme doit exprimer un savoir-faire et une individualité uniques. Par conséquent, l’œuvre doit s’incarner dans un objet singulier (un et original), être faite des mains de son créateur et être propre à la contemplation esthétique (c’est en effet par le biais de celle-ci que le spectateur pourra reconstruire ou plutôt « capter » le geste de l’artiste). Plusieurs stratégies furent utilisées par les artistes contemporain afin de détourner de telles attentes liées à l’objet artistique : de sa fragmentation à sa multiplication, de son désinvestissement à son « anesthésie », et de sa secondarisation à sa dématérialisation pure et simple. Après s’être attaqué aux mythes qui entourent la notion d’objet artistique, les artistes contemporains ont entrepris de déconstruire la figure de l’artiste. Tout comme l’on attend d’une œuvre d’art qu’elle soit originale et unique, on attend souvent d’un créateur qu’il soit irremplaçable, donc qu’il travaille seul, de sa propre initiative et que son individualité (son talent et sa personnalité) se manifestent dans son œuvre. Cette attente s’explique par le fait que pour l’entendement commun une œuvre d’art digne de son nom doit être l’expression d’un génie particulier : contempler un tableau permettrait d’entrer en contact avec l’intériorité du créateur, en captant son inspiration, en respirant son talent et en recueillant son geste. Notons que ce type d’expérience, avant d’être rationnelle, est avant tout intuitive et sensible : il ne s’agit pas, face à une œuvre, de comprendre les motivations de l’auteur, de reconstruire les étapes de fabrication ou d’étudier les techniques utilisées pour aboutir au résultat observé, mais bien d’entrer en contact, de manière presque mystique, avec le talent ineffable d’un génie par le biais de son œuvre. Ces déconstructions de l’idée d’artiste authentique nous renvoient au second sens de l’authenticité, à savoir ce « qui relève non plus du lien entre un objet et son origine mais de la ‘qualité d’une personne, d’un sentiment, d’un événement’ » – selon le dictionnaire le Robert, qui renvoie à « sincérité, naturel, vérité » . Comme le remarque Heinich, « on passe là à une dimension moins objective, puisque liée à l’évaluation d’une subjectivité, à travers l’imputation d’une intentionnalité » . Le type d’attentes dont il est question ici n’est plus lié aux qualités esthétiques de l’objet, mais aux qualités morales supposées de son créateur : « l’authenticité en art exige au minimum le sérieux, la sincérité, le désintéressement, l’intériorité, l’inspiration, l’originalité : autrement dit, tout ce qui garantit la transparence entre l’intention du créateur et l’extériorisation de cette intention dans une œuvre » . Ce qui émerge de cette critique en acte de la notion d’authenticité par les artistes contemporains, c’est une singularité sans authenticité, ou plutôt, une authenticité minimale. Selon celle-ci, une œuvre doit simplement être originale : avoir été créée par un auteur (singulier ou pluriel) et faire preuve d’un minimum de nouveauté. Si l’on revient au deux sens de l’authenticité évoqués dans cet exposé – (1) ce qui émane réellement de l’auteur auquel on l’attribue et (2) ce qui relève de la qualité d’une personne ou d’un sentiment – on peut donc constater la victoire du premier sens sur le second. Les artistes contemporains ont en effet vidé la notion d’authenticité de tout contenu moral, mais ils ne sont pas allés « jusqu’à remettre en cause ce noyau dur […] qu’est la possible attribution d’un nom d’auteur » . Sans celle-ci, souligne Heinich, « il n’est pas de transgression réussie – c’est-à-dire, au minimum, identifiable » . En détournant les attentes liées à l’objet artististique, l’art contemporain a suggéré que toute espèce de « chose » – un urinoir, une conversation avec une personne, le monde lui-même – peut, sous certaines conditions, constituer une œuvre authentique. En libérant l’artiste de tout impératif vertueux, il a montré que l’art n’est pas qu’une affaire personnelle. Ce qui émerge de ces deux transgressions, c’est une certaine horizontalité artistique et démocratique : n’importe quoi peut être de l’art et n’importe qui peut être artiste – mais pas n’importe comment. Car si un artiste contemporain authentique ne doit ni être sérieux, ni sincère, ni même « inspiré », s’il peut agir en pensant au gain, à la reconnaissance ou à la célébrité, il reste qu’on attend de lui, tout de même, qu’il ait de bonnes idées.
Angelini, C. (2016). L’art contemporain : défaite de l’authenticité ? L’authenticité dans les arts, Université Libre de Bruxelles. https://hdl.handle.net/2078.5/46758