« Races »1 ? « Ethnies » ? « C’est l’histoire qui dessine ces ensembles avant de les effacer ; il ne faut pas y chercher des faits biologiques bruts et définitifs qui, du fond de la “nature”, s’imposeraient à l’histoire. » Au premier abord, cette remarque de Michel Foucault traduit bien la perspective dite « constructiviste ». Les groupes et les catégories qui les désignent sont des produits historiques co-émergents et non-définitifs. Ils n’ont ni naturalité, ni essentialité, ni continuité a priori. La formule ouvre cependant à un second niveau de réflexion, qui porte cette fois sur la matrice intellectuelle de la « race » : la place de la nature dans notre conception du monde. Il s’agit alors d’interroger le mouvement idéologique qui projette sur le réel un « fond de nature », et ce faisant ramène ce dernier à un niveau supposé de primauté, de dureté, de fixité. La critique des sciences sociales s’est focalisée sur la confusion entre faits de nature et faits sociaux. On peut cependant se demander si la critique de l’idéologie raciste prend en charge la question de ce qu’est, « au fond », la nature. Pour le dire autrement, si le constructivisme a permis de séparer des ordres, pour traiter de la naturalisation du social, ne s’est-il pas arrêté en chemin ? Mon propos se veut une réflexion ouverte, avec ses incertitudes, son indécision. Indécision liée certes à l’objet, mais aussi à un choix de posture. Aussi la proposition du statut de problème indique-t-elle le maintien ouvert de la question. De ce fait, reconnaître la race comme un problème pourrait indiquer à la fois la singularité de cette question, et l’opportunité qu’elle nous donne d’interroger plus systématiquement le rapport des sciences sociales à leur objet.
Dhume, F. (2010). De la race comme un problème. Les sciences sociales et l’idée de nature. Raison Presente, 2(174), 53-65. https://hdl.handle.net/2078.5/100698 (Original work published 2010)