1De quelle génération, de quelle « race », au sens de construction sociale, de quelle nationalité est le climat ? Ce questionnement, de prime abord saugrenu pour la bien-pensance, est d’une grande importance si on lit la « génération climat » – les jeunes occidentaux mobilisés pour la défense du climat – à l’aune de l’histoire globale suivant laquelle celle de l’Occident n’est qu’un bout de celle d’un monde qu’on ne peut comprendre moins médiocrement qu’en mettant toutes les histoires en résonance.
Tous « génération climat » ?
2 Le réchauffement climatique n’est pas qu’un problème de température en hausse. C’est aussi et surtout un révélateur des rendements décroissants, voire négatifs, du processus modernisateur à la fois en Occident et en régions extra-occidentales. La « génération climat » européenne, si nous troquons la définition démographique d’une génération par une approche civilisationnelle, peut être entendue comme une représentation du surcroît de sensibilité climatique que la civilisation technoscientifique occidentale construit chez de nombreux contemporains occidentaux.
3 La preuve en est que les écoliers, les lycéens, les étudiants, les chercheurs et les politiques ne marchent pas pour le climat en Afrique, en Asie centrale et en Amérique latine. Parce que la culture technoscientifique et sa construction d’un « climat global » y sont moins prégnantes, bien que la sensibilité soit bien réelle. Les revendications environnementales dans ces zones prennent souvent la forme des peuples premiers et des paysans qui défendent la préservation de leurs modes de vie. En conséquence, lorsque la « génération climat » en Europe condamne le mode de vie occidental, les sociétés extra-occidentales, elles, luttent pour sauvegarder des modes de vie ancestraux de la prédation capitaliste.
4 L’approche technoscientifique actuelle du climat global n’est-elle pas, dans ce cas, un rapport social, géopolitique, économique et politique de nature historique ? Est-il réaliste d’évoquer ce rapport multidimensionnel sans mettre en exergue une forme d’injustice en amont, en aval et contenue dans l’invention du climat global comme catégorie politique, économique, environnementale et écologique ? Le climat global est, de nos jours, une totalité climatologique. Sa nature technoscientifique structure le monde, lui donne une intelligibilité en termes de politique climatique, mais cache les multiples inégalités, exploitations, exclusions et discriminations sociales et culturelles qui, dans la dynamique du capitalisme historique, font du climat global un problème brûlant.
De l’effet papillon
5 En Afrique, en Amérique latine et en Asie centrale, plusieurs générations se situent en amont de la prédation capitaliste, l’une des principales sources du dérèglement climatique. Si le battement d’ailes d’un papillon peut, suivant la théorie du chaos, dérégler tout un système à mille lieues de l’endroit où il se fait, comment compenser aujourd’hui le dérèglement climatique induit par le manque de sensibilité protectrice de l’entreprise coloniale envers la faune, la flore et les civilisations indigènes ?
6 Le climat global questionne-t-il suffisamment la justice intergénérationnelle qu’il faudra mettre en place au profit des sociétés extra-occidentales ? Le Fonds vert pour le climat, désespérément vide, est-il à la hauteur d’un tel enjeu ? « J’ai 17 ans et c’est la peur du changement climatique qui me guide », déclarait Anuna De Wever dans les médias. La crainte de cette militante, chef de file de la mobilisation en Belgique, n’a aucune chance de faire tache d’huile en régions extra-occidentales si les jeunes de son âge y ont plutôt peur de dormir sans manger, de ne pas avoir d’eau potable, de ne pas aller à l’école, de ne pouvoir se soigner ou de devenir des enfants-soldats.
7 Comment défendre ensemble le climat global quand certains jeunes, bébés et leurs parents se noient par milliers dans les abysses de la Méditerranée, tandis que d’autres manifestent à Bruxelles, à Paris et à Québec, main dans la main avec leurs parents et enseignants ? Le mouvement Youth For Climate ne peut faire florès dans des contrées en carence de biens essentiels et prématérialistes, étant donné qu’une telle mobilisation y apparaît comme une préoccupation à la fois de luxe et postmatérialiste, non parce qu’elle est infondée, mais parce que l’esprit s’élève sur l’urgence du climat lorsqu’il est libéré de l’emprise des carences du quotidien : ventre affamé n’a point de climat !
Le privilège de « penser climat »
8 Les peuples et territoires pauvres ainsi que leurs populations et descendances sont condamnés à la double peine. Qu’ont de commun les « générations favelas » sud-américaines avec la « génération climat » européenne, si ce n’est qu’elles habitent la même Terre dont le climat se dérègle ? Ces jeunesses pauvres d’Amérique latine et celles des pays du Sud paieront le prix fort du dérèglement climatique, contrairement à la « génération climat » européenne. Les enfants congolais parfois ensevelis vivants dans les mines artisanales auprès desquelles s’approvisionnent les multinationales occidentales ont-ils le privilège de « penser climat » lorsqu’ils doivent s’activer à réunir trois pièces pour faire un sou ?
9 L’injustice intergénérationnelle ne doit pas seulement interroger le futur, mais aussi le passé et le présent. Sans atteindre un développement devenu une véritable « aventure ambiguë », comme le pensait Cheikh Hamidou Kane en 1961, l’Afrique est sommée de ne plus suivre la route tracée par la « mission civilisatrice » tout en ayant perdu son paradigme naturel de vie, à savoir, ce que Winston Churchill, sous-secrétaire d’État aux colonies, mit en évidence dans son ouvrage, My African Journey. Il y décrivit avec émerveillement la foultitude de papillons multicolores qu’il vit en Afrique de l’Est en 1907.
10 Le monde d’aujourd’hui recherche cette diversité perçue comme l’indice d’une bonne santé écologique d’un biotope, le « paradigme papillon ». Le monde doit-il donc se « déciviliser » alors que Churchill était, lui, en « mission civilisatrice » en 1905 en Afrique ? Quelle génération doit payer la note des papillons africains décimés par la modernisation capitaliste ? Celle dont les grands-parents ont connu les « Trente Glorieuses » ou celles dont les ancêtres ont été pendus pour avoir défendu férocement le « paradigme papillon » dans lequel ils vivaient ? Comment réconcilier ces deux générations sur l’ajustement favorable au climat global, alors que leurs conditions de vie sont si radicalement opposées ?
Tous dans le même bateau, mais pas tous avec accès aux canots de sauvetage
11 Les premières articulations du capitalisme mercantiliste et industriel lors de la traite transatlantique mettent en évidence le rôle de combustible de certaines populations racisées : Indiens, Noirs et Jaunes. L’analyse voltairienne du « Nègre de Surinam » dans Candide, dont mains et jambes amputées ont servi de carburant et d’incitation à produire en toute docilité, l’illustre parfaitement.
12 « Le Nègre de Surinam » est l’incarnation de la face raciale des inégalités sociales et multiformes qui, de façon séculaire, ont détruit au sein du capitalisme les équilibres nécessaires entre le social, l’environnement et l’économique. Le sang, le meurtre, la pendaison et le travail servile qui, à cette époque, étaient de bons mortiers pour le capitalisme, se révèlent aujourd’hui, à travers la problématique du climat, être le retour du fantôme d’un monde défiguré par le capitalisme, un monde sous l’emprise de la « raison nègre » à laquelle fait allusion le philosophe Achille Mbembe.
13 Les problèmes actuels liés au climat global sont une conséquence environnementale des rapports, à long terme entre Blancs-Noirs, Blancs-Rouges et Blancs-Jaunes où, non seulement les seconds de ces dyades ont fait l’objet d’exploitation, de mépris et de dominations, mais aussi où leur culture et le rapport spécifique à l’environnement qu’elles projetaient, ont été réprimés et évincés par le rapport instrumental à la nature du capitalisme occidental.
14 Cette racialisation historique du rapport de production capitaliste au profit des Blancs se vérifie de nos jours par le fait que ceux qui mettent en évidence les urgences des désastres écologiques sont surtout ceux qui, dans le rapport racial du capitalisme, ont été favorisés. Ceux qui en font peu ou point allusion sont ceux dont ce rapport racial historique a été si négatif qu’ils sont toujours empêtrés dans des préoccupations quotidiennes de survie. Qui sont aujourd’hui les « Nègres de Surinam » du rapport de production capitaliste et de la question « climat » qu’il induit ?
De la nationalité du climat global
15 « Pachamama », la Terre-mère, mère nourricière, est le nom que des peuples indigènes latino-américains donnent à la Terre. Puisque la question du climat est une question sans frontière, les politiques de préservation devraient incarner une seule Terre, un seul peuple et une seule nation, de telle façon que la nationalité du climat soit celle de la nation-Terre. De nos jours, les dynamiques économiques, culturelles, politiques et migratoires sont loin de témoigner du fait que le monde est notre Pachamama à tous.
16 Les migrants affluent en Europe en pensant non seulement que la sécurité sociale, politique et économique y est mieux assurée, mais aussi que ledit continent n’est pas sur la même nation-Terre que leurs pays d’origine. En retour, si l’Europe forteresse se consolide, c’est que de nombreux Européens veulent protéger tant leur culture que leur État providence quand il existe. En conséquence, la protection du climat qui exige la transformation du monde en une seule nation, existe surtout dans les intentions et les discours et moins dans les pratiques politiques réelles. L’examen de ces dernières, notamment dans le domaine migratoire, montre que le climat a plusieurs nationalités.
17 Alors que les pauvres pensent que les conditions économiques, politiques et sociales au Nord permettent de moins souffrir du réchauffement climatique, les pays du Nord veulent protéger les conditions politiques, sociales et économiques qui leur permettront de mieux supporter le réchauffement climatique que les pauvres de la planète. Le discours énonce que nous sommes tous sur le même bateau, mais que tous n’ont pas accès aux canots de sauvetage. La pratique prouve que nous évoluons sur des ponts différents, en première ou seconde classe.
18 À défaut d’avoir la Terre comme nation, plusieurs modèles climatiques cohabitent. En suivant la pensée de Samuel Huntington, le « climat global » apparaît comme l’affrontement de plusieurs approches climatiques issues de cultures différentes qui s’entrechoquent. Le « Our way of life is not negotiable ! » de Bush père au Sommet de la Terre à Rio en 1992 et le « There is no alternative ! » de Margaret Thatcher en 1980, font partie de ce modèle de civilisations qui inféode l’enjeu climatique à la préservation d’une identité civilisationnelle, ici le capitalisme. La nation et son style de vie sont figés malgré le réchauffement climatique : le raisonnement en termes de coûts et bénéfices identitaires d’une politique climatique prédomine.
19 Ensuite vient ce qu’on peut appeler, suivant Édouard Glissant, le modèle du « métissage » ou de la « créolisation » climatique. Ici point de choc entre différentes approches culturelles du climat et du rapport à la nature, mais leur métissage capable de mener vers la Pachamama comme nation du climat global. Enfin, avec Achille Mbembe, on peut souligner le « devenir nègre du monde » comme paradigme climatique sans issue, où le capitalisme fait de tous les hommes des Nègres du réchauffement climatique, des « Noirs de Surinam » du climat, ceux qui vont circuler dans la cale du bateau des politiques climatiques néolibérales.
Un récit occidentalo-centré
20 Le « climat global » porte plusieurs rationalités en tension. Sous les traits d’un héroïsme de la raison et d’un hégémonisme technoscientifique, il ignore et phagocyte les conceptions climatiques préscientifiques des cultures extra-occidentales, au lieu de s’ouvrir à elles. Les peuples premiers dont les styles de vie ont préservé les deux poumons de la planète à savoir la forêt amazonienne et la forêt du golfe de Guinée, ont des connaissances autochtones qui ne figurent jamais dans les rapports technoscientifiques du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC).
21 Les modèles mathématiques et physiques du Nord ne sont-ils pas des effaceurs du passé non quantifiable des peuples indigènes ? Comment fait-on la part des choses entre les émissions d’opulence du Nord et les émissions de survie des Suds ? Si chaque région du monde devait avoir son modèle climatique compatible avec sa culture et ses problèmes, alors les États-Unis actuels auraient le climato-scepticisme comme raison climatique. Cela fonde une forme de démocratie d’opinion sur le réchauffement climatique en opposant rationalité scientifique et rationalité démocratique : on peut, au nom de la démocratie d’opinion, affirmer fausses ou imaginaires des évidences scientifiques. L’Occident se retrouve donc en son sein confronté à deux rationalités. Une qui démontre que le réchauffement climatique existe et l’autre qui la conteste et saborde les accords sur le climat.
22 Cela n’est-il pas la conséquence du fait que ce que nous appelons sciences n’est pas exempt de valeurs ? Les chimistes, les physiciens, les mathématiciens et les statisticiens du GIEC ont bien des valeurs qui s’immiscent dans la conception des paramètres de leurs modèles. Ces modèles sont très souvent de nature globale et montés par des Occidentaux (vingt et un sur vingt-sept modèles du GIEC sont d’auteurs américains) dont la culture ne peut s’arrêter aux portes des équations !
23 L’objectivité est un instrument de pouvoir depuis que la modernité existe et c’est l’Occident qui détermine et régule les instances d’objectivation du « climat global » et des politiques connexes. Le « climat global » comme récit reste largement occidentalo-centré. Et taiseux sur le fait que ce qu’on désigne aujourd’hui par ce terme contient, tout en les légitimant, les classifications coloniales et évolutionnistes entre société traditionnelle et société moderne, communauté et société, nature et culture, ethnologie et sociologie puis histoire de l’Occident – point de vue universel parce que scientifique – et points de vue extra-occidentaux, perçus comme « situés », donc non scientifiques.
